PRÉFACE

                L’utilisateur se demandera sans doute pourquoi c’est sous l’égide et grâce aux soins de l’Association Française des Amis d’Albert Schweitzer que le travail culturel exceptionnel du Missionnaire Galley et de ceux qui nous ont apporté leur précieux concours pour le présenter au public sous la forme qu’il a prise, est aujourd’hui publié.

Sera-t-il permis de rappeler que la philosophie du « grand Docteur » de Lambaréné est d’abord inspirée à travers sa doctrine du « respect de la vie » par la religion — au sens propre du mot — de l’amour du prochain. Non seulement Albert Schweitzer a mis en œuvre cette religion, en choisissant d’aller soigner ses frères — nos frères — du Gabon en un lieu particulièrement malsain, à une époque où l’élan généreux de l’être vers autrui n’avait pas encore été relayé par une plus claire conscience de la solidarité humaine… mais encore, pour aimer ses malades, notre grand Ami a essayé de les comprendre.

Pour se comprendre, il faut d’abord s’entendre.

C’est ce qu’avaient senti en même temps que Schweitzer les Missionnaires protestants et catholiques qui, dès avant lui, avaient, dans des conditions aussi difficiles parfois que celles qu’il a lui-même connues, apporté au Gabon la religion de l’amour du prochain.

Lorsque l’on sait, sans entrer dans les discussions philosophiques des nativistes et des pragmatistes, l’étroitesse des relations qui lient la pensée, le verbe et le mot, on ne peut pas ne pas accorder une extraordinaire importance à la correspondance de ces mots dont les racines sourdent de la pensée elle-même, dans chacun des cadres conceptuels qui leur ont donné naissance.

Pour que se comprennent et s’aiment des Français et des Fang, pour que s’opère la féconde symbiose des civilisations qui se sont formées pour les uns et pour les autres parallèlement à leurs langages respectifs, il était important qu’une correspondance intelligente des mots de ces langages fut proposée à des hommes de bonne volonté dont l’enrichissement philosophique ne saurait être que mutuel.

Albert Schweitzer par son action, Samuel Galley par sa pensée, l’un et l’autre par leur labeur dans l’amour du prochain ont été pénétrés de cette conviction et il est bon que leurs deux noms soient unis dès les premières pages de cet instrument d’échange culturel que notre Association s’est attachée à offrir à la fois au peuple fang et aux peuples francophones des cinq parties du monde.

C’est un privilège sans prix pour le Président de l’Association des Amis d’Albert Schweitzer, que celui qui lui est donné de couronner ainsi l’œuvre que trente années d’action au Gabon lui ont permis d’accomplir dans sa patrie d’élection en prenant ainsi sa modeste part de l’énorme travail de tous ceux qui ont participé, autour du Missionnaire Samuel Galley, artisan majeur de ce lexique, à la préparation, à la publication de l’ouvrage.

Mais ce sur quoi il faut d’abord insister c’est sur le fait que seul le concours enthousiaste et généreux du Chef de l’Etat Gabonais, le Président Léon M’Ba, du Gouvernement et de l’Assemblée Nationale de la jeune République gabonaise, ont permis à nos efforts collectifs d’aboutir. Sans l’assurance donnée par eux de la commande d’une partie importante de la première édition de cet ouvrage, ces efforts fussent demeurés vains. Les générations qui puiseront les forces de leur ascension culturelle à l’aide de cet instrument de travail, ne laisseront pas de mettre au premier rang de leur gratitude ces premiers responsables des destinées de la jeune République gabonaise que nous n’avons eu aucun mal à convaincre de la valeur de cet effort culturel, unique, je pense, dans les annales de l’accession à l’indépendance des peuples francophones d’Afrique au cours de cette décennie.

La caractéristique d’ailleurs de cette seconde moitié du siècle que nous vivons n’est-elle pas l’extraordinaire accélération de la diffusion entre les peuples de l’information, de la science et de la culture et l’aspiration qui prime toutes les autres dans le phénomène universel de la décolonisation, n’est-elle pas celle qui pousse la jeunesse à s’instruire, à bénéficier au maximum de l’accumulation de connaissances, fruit du travail et de la pensée d’un Occident laborieux et raisonnable, tandis que ce dernier découvre la valeur d’une somme de sagesse et de métaphysique africaines trop longtemps, par lui, négligées.

Et c’est au monde entier qu’il est permis d’extrapoler cette réflexion de Montesquieu aux termes de laquelle « L’Europe aujourd’hui est si mêlée, il y a une telle communication de ses parties »… qu’aucun des peuples qui la font ne peut cultiver son génie à l’écart des autres

Aussi bien le mot « communiquer » a-t-il pris une acception philosophique qui paraît englober l’ensemble des processus par lesquels les hommes cherchent, entre eux, à échanger les valeurs créées par leurs efforts conceptuels respectifs. Montaigne affirmait à bon droit que « Von apprend toujours quelque chose par la communication d’autrui » ².

Notre Association, en s’attelant à cette tâche exaltante et sévère, dans l’esprit d’amour de celui qui l’inspire, a eu le sentiment qu’elle était fidèle à sa vocation en participant à la gésine d’un nouvel instrument de « communication » entre les hommes.

De même que, dans le domaine de la prospérité matérielle, la richesse naît de la multiplication des échanges de biens,… de même l’élévation du niveau de la pensée créatrice ne saurait résulter que de la croissante densité du flux d’échange des connaissances et des idées.

Telles sont, elliptiquement énoncées, les raisons pour lesquelles l’Association Française des Amis d’Albert Schweitzer, en hommage à celui-ci et au pays dont avec lui, beaucoup d’entre nous avons fait notre seconde patrie, a poursuivi depuis plusieurs années l’effort de mener à bien la publication de ce dictionnaire.

Si notre gratitude se partage entre tous ceux qui ont contribué par leur travail personnel à cet aboutissement, le Professeur Henry qui fut l’animateur, le Pasteur Bourelly qui en a corrigé les épreuves, l’éditeur lui-même auquel ce difficile travail a demandé une attention particulière,… c’est d’abord à la mémoire de l’auteur que nous voulons en terminant ces lignes écrire, de tous, la reconnaissance et l’admiration. Samuel Galley n’aura pas eu la joie de voir son immense labeur devenir dans ce dictionnaire l’instrument de culture dont, sa vie durant, il a, avec patience et avec amour, rassemblé les éléments.

Hommage, par delà la tombe, lui en soit rendu. Et dans l’expression de notre reconnaissance nous nous permettons de joindre Madame Samuel Galley qui, dans la tradition d’un désintéressement total, a désiré céder à notre Association le manuscrit du savant Missionnaire et les droits d’auteur qui s’y trouvent attachés. Que Madame Samuel Galley en soit remerciée. Sans cette générosité, l’impécuniosité qui elle aussi est dans notre vocation, ne nous aurait pas permis de mener à bien l’œuvre que nous avons accomplie.

Au nom de l’Association Française des Amis d’Albert Schweitzer, je me permets d’espérer qu’elle trouvera, en recevant le premier exemplaire de l’œuvre de son regretté mari, la double satisfaction d’une tâche achevée et d’une bonne action.

L. DURAND-RÉVILLE

président de l’Association française

des Amis d’Albert Schweitzer